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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 23:51

Plan des Noves avril 2010

 

 

IMPREGNATION

 

 

 

John se réveillait doucement, laissant les bruits de la ville pénétrer sa conscience alanguie. Il aimait ce vacarme citadin, il aimait New York, cité verticale. Il avait fêté ses soixante-dix ans la veille et peut-être abusé du délicieux vin français amené par son fils. D'étranges rêves, dont il ne parvenait pas à se souvenir, lui laissaient une angoisse diffuse qui se dissiperait sans doute avec un « petit déjeuner ».

 

John eut un sursaut. Il pensait à des oeufs brouillés et des pancakes quand dans sa tête ce mot, « petit déjeuner », avait surgi pour désigner son « breakfast » habituel.

– D'où sort donc ce mot? Je ne sais même pas l'écrire, s'étonna-il en ouvrant le réfrigérateur.

– Tiens, il me reste du « poulet » pour midi... Poulet?!... Chicken!

Lorsque ce « poulet » avait résonné dans son esprit, il n'avait pas visualisé le reste de carcasse grillée, mais une poule bien vivante picorant dans une herbe tendre parsemée de « pâquerettes ».

– Et de trois! « Petit déjeuner, poulet, pâquerettes », sons pétillants et pétadarants, quel message m'apportez-vous? songea-il.

Il les prononça à haute voix pour les écouter claquer dans la pièce et fut extrêmement déçu du résultat. Le « é » qui sonnait clair devint un « eil » plus ou moins noyé, le magnifique « re » roucoulant au milieu des « pâquerettes » fût ravalé au fond de sa gorge.

 

À l'écoute de ses sensations, analysant ce sentiment loufoque d'être visité par un langage inconnu, il perçut un appel, lointain, indéfinissable, venu à son insu dans son sommeil. Les songes de la nuit revenaient à sa conscience par bribes enchevêtrées. Des mots arrivaient, imprononçables par ses cordes vocales, si limpides dans son esprit.

– « Maison », « mouton », « moisson », murmurés mentalement modelaient un paysage lui apportant une quiétude inattendue, la vision d'une bâtisse entourée de champs, les bêlements d'un troupeau épars.

Les mots se plaquaient instantanément sur les choses pour les nommer. Curieusement, il ne pouvait les orthographier alors que leurs sonorités ne faisaient aucun doute. Ils n'étaient pas vraiment des mots pour lui, juste des sons qui le projetaient dans un tableau comme le ferait la peinture des impressionnistes.

Un chuchotement bref et répété surgit dans ses méninges:

– « Jean », « Jean », « Jean... » giclait en jet, jumelé à un jeune enfant gémissant.

Il réalisa que ce « Jean » s'adressait à lui-même. La panique se répandit en nappe dans tout son corps. On l'avait appelé ainsi dans son rêve. Il n'eut pas le temps de s'y attarder, une rafale brutale le terrassa:

– « Arbre », « arme », « hargne », arrachés à son âme, s'harnachaient de chagrin.

Un soldat tirait, une jeune femme s'écroulait contre un arbre.

– « Maman », « morte », « malheur », mal maléfique malaxant son coeur d'enfant.

Bourrasque d'émotions incontrôlées...

 

Effectivement, maman était morte, mais dans son lit, sans violence et très âgée. Il s'allongea pour réfléchir, laisser venir, dormir...

– « Maison en pierre blanche... pierre jetée sur le soldat... Pierre qui s'enfuit... »

John gémit dans son sommeil. Ne pas se réveiller surtout, laisser le rêve lui raconter l'histoire...

 

Un petit garçon, quatre ans, cinq peut-être, jouait avec Pierre, un autre lui-même, un miroir. Devant la maison en pierres blanches, une jeune femme étendait du linge. C'était un beau matin de printemps, doux, calme. Juste le tintement des clarines du troupeau, là-haut sur la colline. Autour de la maison, des champs en restanques. Les poules vagabondaient dans l'herbe neuve d'après l'hiver.

Soudain, ils furent là. Des soldats vert-de gris, des fusils, des cris. Ils ont pris la femme, elle s'est débattue, un soldat a tiré, elle est tombée sous le grand tilleul. Pierre a jeté un caillou sur le soldat en hurlant :

– Jean, Jean, sauve-toi!

Mais lui ne voyait que la tache de sang grandir sous l'arbre, les bottes s'avancer vers lui, la crosse du fusil se lever sur son visage. Choc mat, douleur fulgurante... le néant.

 

La douleur terrifiée explosa dans sa tempe droite, réveillant John brusquement. Une certitude sublime s'insinua dans son cerveau, certifiant sa connaissance de ce lieu inconnu. Stupéfiant! Lui qui n'aimait pas la campagne, savait même le nom du grand arbre, le tilleul! Mais qui étaient Pierre et cette femme qui devenait la mère du petit enfant qu'il avait été?

La mère du petit enfant qu'il avait été? D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait eu qu'une seule mère!

– Je deviens fou, pensa-t-il.

 

Malgré tous ses efforts pour rester lucide, il se sentit à nouveau dériver. Flottant sur une somnolence vague, il perçut le roulis du bateau qui l'emportait. La mer à perte de vue, mal au coeur, mal au crâne... et lui dans la peau d'un gamin désamparé, seul au monde, sans attache, sans passé. Cet enfant-là était sans famille et voguait vers un avenir inconnu. Là-bas, loin, au bout de la mer. Les jours longs succédèrent aux nuits de solitude apeurée. Quand il débarqua dans cette ville peuplée de tours immenses, la femme qui allait devenir sa mère l'attendait.

 

Choc!... Déchirure, enfance déchiquetée!... Se retrouver... LE retrouver. Se concentrer... se rappeller... Mais lui, où le chercher?

– « France »« Vence » « viens vite » vibrèrent vigoureusement pour visualiser la maison.

Il sût où il devait aller. Ecrasée depuis soixante-cinq ans sous le crosse d'un fusil, la mémoire du petit Jean avait rejoint John. Son passé l'attendait. Là-bas, loin, au bout de la mer, une voix l'appelait:

– « Jean, Jean, Jean... »

 

                                                               Albiréo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 23:49

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DANS MON LIVRE A MOI...

 

 

– Criss! Ne me chantez pas de bêtises, tonna le surintendant Lebon, elle est morte après l'injection! 

L'infirmière Anna Charest n'en démordait pas. Elle avait vérifié la glycémie capillaire de sa patiente, administré 8 unités d'insuline, conformément au protocole établi par le médecin. Elle vérifiait toujours scrupuleusement le nom, la date de péremption des produits et n'avait pas dérogé à cette règle stricte ce jour-là. Elle n'avait pas fait d'erreur, elle en était sûre.

– Erreur ou meurtre, pensa le surintendant, des infirmières tueuses qui décident d'abréger les souffrances de leurs patients, ça s'est déjà vu!

 

La victime, Charlotte Ladouceur, avait été retrouvée sans vie le soir du réveillon. L'autopsie avait conclu à un coma hypoglycémique ayant entrainé la mort. Le surintendant avait alors passé la vie de l'infirmière au peigne fin: jeune femme de trente ans, vie sentimentale stable, une rigueur parfaite dans son travail, des soins de qualité. Les patients l'adoraient et les médecins avec qui elle avait travaillé la jugeaient irréprochable, très professionnelle, avec une solide expérience. Jusqu'à ce 24 décembre où elle avait commis sa première faute! Mais était-ce vraiment une faute, ou avait-elle tué volontairement la vieille dame? Pourquoi? Quel bénéfice en retirait-elle? Pas financier en tout cas! Rien en sa faveur dans le testament et pas grand chose pour les proches d'ailleurs. Charlotte Ladouceur n'était pas bien riche. Alors quoi?

Le surintendant retournait toutes ces questions dans sa tête. Il ne pouvait imaginer Anna Charest meurtrière et une erreur de dosage aussi énorme lui paraissait improbable chez une professionnelle qualifiée. Quelque chose lui échappait, un détail infime, une expression fugace, à peine apercue, aussitôt enfuie sans qu'il ait eu le temps de l'intercepter, quelque chose qu'elle cacherait? Ou que quelqu'un de la famille dissimulerait...!

Je vais pas me râper le gros nerf à bégotter tout seul, murmura-t-il, je vais prendre un respir.

Il enfila sa veste et sortit.

 

S'éloigner de la ville, longer l'Outaouais en laissant vagabonder ses idées lui avait souvent permis de résoudre ses enquêtes. Les mains enfouies dans ses poches, il écoutait le doux crissement de la neige sous ses pas. Le soleil pâle déclinait, laissant des reflets bleus grandir dans la blancheur poudrée. Les fenêtres commençaient à s'éclairer, réchauffant le froid paysage de leurs lumières orangées. Il se remémora une scène avec la famille de la défunte. C'était dans le salon où un feu de cheminée jouait avec les ombres. La pièce lui avait paru intime et chaleureuse avec ses canapés moelleux et son tapis de laine claire. Une lampe rose éclairait les visages de douceur.

Hélène, jolie femme d'une quarantaine d'années servait le thé. Mélissa, sa fille âgée de quinze ans, feuilletait un cahier. Le cousin, Pascal, parlait. Que disait-il? Se rappeller les paroles exactes, il y avait peut-être quelque chose d'important...

J'ai pas de porte de derrière, je parle sans détour. Dans mon livre à moi, c'est Mademoiselle Charest qui s'est trompée de dose.

Pourquoi ces paroles résonnaient-elles comme une alarme? Le ton employé avait été un tout petit peu trop appuyé. Mais ce qui bourdonnait dans la tête du surintendant comme une mouche importune, ce n'était pas ces mots, ni la façon dont ils avaient été prononcés. Il y avait autre chose qu'il ne parvenait pas à définir.

C'est croche cette histoire, se dit-il.

Le mot « croche » fit bifurquer ses pensées vers la belle Hélène qui, arrivée de France avec sa fille pour passer les fêtes de Noël en famille, était peu familiarisée avec le vocabulaire québécois. Il avait utilisé ce vocable dans leur conversation, lui avait expliqué que c'était un synonyme de « bizarre » pendant qu'elle lui tendait une tasse fumante, le regard limpide, charmante vraiment.

Ne vas pas t'encotilloner mon gars, présentement elle fait partie des suspects, même si elle est sacrament jolie! 

Le plus objectivement possible, il analysa le comportement qu'Hélène avait eu ce jour-là. A aucun moment il n'avait décelé autre chose que ce qu'elle montrait. Une attitude juste. Triste d'avoir perdu sa marraine, un peu « ébarrouie » par les évènements, elle pensait aussi à une erreur de la part de l'infirmière. Curieusement, quand c'était elle qui en parlait, le surintendant n'entendait pas tinter la sonnette d'alarme. Pourquoi? Qu'avait-il associé aux paroles de Pascal? Que s'était-il passé à ce moment-là?

Assieds-toi dessus et puis tourne! 

Encore une expression québécoise que ni Hélène, ni sa fille ne comprendraient. L'équivalent pourrait être « arrête-toi et réfléchis ». Réfléchir, décortiquer, se souvenir de quelque chose qui ne voulait pas remonter à la surface, une toute petite chose passée sans faire de bruit, qui se faisait si facilement oublier, comme Mélissa feuilletant son cahier.

Mélissa! Discrète et silencieuse, son cahier dans les mains. Sur le moment, il avait pensé qu'elle relisait ses cours mais aujourd'hui il n'en était plus si sûr. En y regardant de plus près, il ressemblait plutôt à un journal intime ce cahier. Il revoyait la jeune fille tourner les pages, s'arrêter pour lire un passage, lever sur Pascal un regard incrédule et douloureux. Ce fût très bref, fulgurant même, et elle se recroquevilla, les yeux baissés. La voilà! Il la tenait enfin cette mouche bourdonnante!

Une entrevue avec Mélissa devenait nécessaire.

Mouve-toi les sabots si tu veux arriver avant l'heure du dîner! s'ordonna le surintendant en rebroussant chemin vers la ville.

 

Le policier pressa le pas vers la demeure de feu Charlotte Ladouceur. Ce fût Hélène qui lui ouvrit. Elle était seule avec sa fille, Pascal n'étant pas encore rentré du travail. Il retrouva avec plaisir le salon douillet, le feu crépitant, la chaleur bienfaisante après le froid du dehors. Assis face à Mélissa, scrutant son visage, il l'interrogea:

Dans mon livre à moi, tu sais quelque chose que je ne sais pas et qu'il vaudrait mieux que je sache... Je crois que c'est rapport à ton cousin Pascal. Dis moi ce que tu sais.

La jeune fille baissa les yeux en rougissant, enfermée dans son mutisme.

Moment donné tu ne pourras plus taire ton bec. N'essaye pas de me faire accroire que tu ne sais rien, et réfléchis à ce que tu sais. Pense que de toi, peut-être, dépend le sort de Mademoiselle Charest.

Mélissa paraissait incertaine. Avec patience et fermeté, il réussit à la persuader de raconter ce qui la perturbait. Ce qu'il apprit le laissa perplexe : la petite avait le béguin de son bellâtre de cousin, ce qui la rendait attentive et réceptive à tout ce qui, de près ou de loin, le concernait. Elle avait remarqué que Pascal avait galamment porté la mallette de l'infirmière ce terrible soir. Cela l'avait rendu jalouse. Affûtant ses antennes de gamine amoureuse, elle avait épié, entendu une porte s'ouvrir, vu l'infirmière ressortir de la chambre de sa grand-tante et son cousin y pénétrer peu après. Elle avait consigné tous ces faits dans son journal, constaté que Pascal avait menti en affirmant ne plus avoir vu sa tante jusqu'au moment de la découverte du corps. Depuis, elle se posait des questions auxquelles elle ne trouvait pas de réponses satisfaisantes, ce qui la laissait démunie et désamparée.

Le surintendant Lebon attendit le retour du jeune homme.

 

Cliquetis de clés dans la serrure. Pascal entrait dans la maison. Entrait dans le salon. Surprise et inquiétude vite dissimulées par un sourire chaleureux, néanmoins interceptées par le policier aux aguets.

Bonsoir Surintendant, encore au boulot à cette heure? Vous allez vous tuer l'âme à l'ouvrage!

Bonsoir, Monsieur Archambault, faites-moi donc assavoir ce que vous avez fait entre 18 heures et 19 heures le 24 décembre.

Rien de plus que ce que j'ai déjà déclaré, j'étais avec Hélène et Mélissa.

C'est faux et j'en ai la preuve... dans ce cahier, rétorqua le policier en désignant le journal intime de Mélissa.

L'incompréhension envahit le visage de Pascal. Son regard interrogatif voltigea entre le journal, Mélissa et le surintendant. La jeune fille intervint :

Je t'ai vu entrer dans la chambre de tante Charlotte, après que l'infirmière soit partie, mais tu ne l'as pas dit. Pourquoi?

Barre-toi les mâchoires, idiote! C'est faux, tu confonds avec un autre moment! » rugit-il, haineux.

Impossible! Je l'ai écrit au moment même ou tu le faisais.

Pourtant, Pascal était avec Mélissa et moi au premier étage entre 18 heures et 19 heures, s'étonna Hélène.

Tout le temps avec vous, ou s'est-il absenté quelques instants?

Peut-être est-il parti dans sa chambre, mais ce n'était que quelques minutes.

Quelques minutes... murmura le surintendant, songeur. Il peut se passer beaucoup de choses en quelques minutes...

Mélissa prit la parole :

Dans mon livre à moi, cette enquête devra être résolue par la personne à qui cette énigme est destinée. Je sais qu'elle a suffisamment d'imagination...

 

 

La jeune fille relut son texte, l'emballa dans un papier doré, saisit son stylo et écrivit :

 

24 décembre 2010

 

Mon cher journal,

Papa est rentré du Canada hier. Son stage dans la GRC de Gatineau s'est bien passé. Il pensait que ce serait facile de se comprendre, le Québec étant francophone, mais en fait, là-bas, ils ont plein d'expressions que nous ne connaissons pas en France. Il nous a bien fait rire en utilisant ce langage québécois. J'aime beaucoup « dans mon livre à moi », « se râper le gros nerf », je les trouve très explicites. Un jour, j'irai moi aussi à Gatineau. J'ai envie d'entendre ce français différent. En attendant, j'ai écrit une nouvelle policière, dans laquelle je nous ai donné un petit rôle à toi et à moi, tout en essayant de recréer l'ambiance québécoise. C'est mon cadeau de Noël pour papa. Le but du jeu, c'est que ce soit lui qui débrouille l'affaire et termine l'histoire. Je l'ai emballé dans un superbe papier doré. J'irai le mettre sous le sapin. Ce soir, c'est le réveillon. Je suis sûre que papa m'offrira un roman policier, je les adore, lui aussi. Je pense qu'il reconnaitra l'influence d'Agatha Christie et de Fred Vargas en lisant mon récit.

Ca sent bon! Maman est au fourneau, je vais aller l'aider à préparer le repas. Les invités ne vont plus tarder. Ca va être une « sacrament » belle soirée de Noël, pas comme celle que j'ai inventée, plutôt macabre!

A demain, mon cher journal, je te raconterai tout, avec les plus jolis mots que la langue française m'offrira. 

 

 

 

                                                                                         Albiréo

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 23:48

 

avril2005--06

 

CARNET D' UN VOYAGE IMMOBILE

 

 

 

Martine faisait sa pause cigarette. Confortablement lovée dans un vieux fauteuil en toile bleue, elle laissait son regard errer autour d'elle. En ce début de printemps, l'amandier entremêlait ses corolles blanches aux fleurs roses du prunus. L'herbe nouvelle, parsemée de violettes, de pâquerettes, s'étalait jusqu'à la terrasse en bois clair. Une haie de lauriers roses encadrant un portillon blanc clôturait le tout.

La jeune femme réfléchissait. Elle avait l'intention d'écrire un récit destiné à un recueil de nouvelles traitant de la francophonie. Sur la petite table rouge, un carnet, un stylo attendaient son inspiration. Elle écrasa son mégot et commença son texte:

 

 Comme beaucoup d'autres pays, la Belgique a fêté la journée internationale de la francophonie. Je suis wallon, je parle français et je décidai, moi aussi, de fêter la francophonie à ma façon. Ce projet, je l'avais en tête depuis longtemps: de la Belgique, je voulais rejoindre la Côte d'Azur en moto, en traversant le maximum de pays francophones. J'avais quelques jours de vacances, j'emballai mes affaires dans un sac à dos orange fluo, pris un bouquin qui traînait et me mis en route.

 

Je quittai la ville. Une immense plaine s'ouvrait devant moi. Il était tôt, un brouillard humide nimbait les rares reliefs d'un halo fantasmagorique. Le soleil du matin montait à l'horizon, tel une offrande. La route plate défilait, monotone. Je roulai pendant des heures, traversant des villages mornes, m'arrêtant juste pour une rapide pause repas.

Le soir venu, je fis halte dans une auberge perdue, tout près de la frontière. Après un dîner accompagné de quelques bières, je regagnai ma chambre et m'installai confortablement pour feuilleter le petit livre que j'avais emporté si précipitamment. Je découvris un recueil de nouvelles sur la francophonie. C'était tout à fait de circonstances! En revanche, je ne savais pas du tout comment il était arrivé jusqu'à moi. Je ne me souvenais pas de l'avoir acheté, ni emprunté, ni même de l'avoir vu avant le moment du départ. Un excès d'alcool sans doute! Je retrouverai la mémoire demain. Je lus le premier texte et m'endormis. 

 

C'estce qui risque de m'arriver aussi! pensa Martine en baillant.

Elle fit quelques pas dans le jardin pour se dégourdir, cueillit une violette, la posa près d'elle sur la table rouge pour profiter de son parfum délicat. Saisissant son stylo, elle continua son histoire:

 

Je repris la route à l'aube. La frontière était proche. Une demi-heure à peine, et j'arrivai au Luxembourg. Je me sentais libre, joyeux de ce voyage en francophonie. Je m'arrêtai à midi dans un village pour casser la croûte. Des jeunes, attirés par ma moto, s'approchèrent. Voyant la plaque d'immatriculation, l'un d'eux s'écria:

Jolie bécane une fois! Moi aussi je suis belge, mais je vis ici maintenant. Vous connaissez le Luxembourg? 

Un peu, j'y suis venu en nonante avec mes parents, j'étais gamin. 

C'est un pays sympa, mais ils ne savent pas faire les frites! 

Cette dernière reflexion provoqua un tollé général qui se termina en franche rigolade et nous décidâmes de déjeuner ensemble. Ce fut un moment vraiment sympathique. Mais bientôt vint l'heure de repartir, direction la Suisse, où j'arrivai à la nuit tombée.

 

Je trouvai un hôtel, tout fleuri de géraniums, le vrai petit hôtel de carte postale! Comme la veille, je me plongeai dans le recueil de nouvelles. Ces petits textes me convenaient parfaitement. J'en lus un ou deux avant de m'assoupir, la tête pleine de songes où se mélangeaient mon périple et mes lectures. Quant à ce volume, je n'avais absolument aucune idée de la façon dont je me l'étais procuré. Cela restait un mystère opaque qui s'éclairerait sans doute un jour ou l'autre, du moins je l'espérais...

Au matin, une odeur de café et de viennoiserie me tira hors du lit. La propriétaire de l'hôtel s'approcha de moi, me glissant à l'oreille:

Vous aurez meilleur temps à manger des pains au chocolat que des croissants, ils sont encore tout chauds! 

Je ne pus que suivre ce conseil formulé d'une manière si pittoresque! Savourant ce délicieux petit déjeuner, je songeai aux pays que j'avais traversés. J'étais fier de mon hommage à la francophonie! Mais la France m'attendait! Je rassemblai mes affaires sans oublier ce livre précieux qui, au fil des histoires, me devenait indispensable. 

 

Martine se sentit mal à l'aise en écrivant ces lignes, en attente de quelque chose qu'elle ne pouvait nommer ni concevoir... Elle posa son stylo, tenta d'analyser ce qu'elle ressentait mais l'impression s'envolait déjà. Elle poursuivit son récit:

 

Je partis dans l'air vif du matin. La route serpentait dans un écrin de montagnes aux sommets enneigés. Je fus émerveillé par le ciel d'un bleu intense. Le silence m'impressionna. Sérénité et majesté que je culpabilisai de troubler par le vacarme de ma moto. De virages en épingles à cheveux, je franchis des cols somptueux, des forêts de sapins sombres, des plateaux apaisants où paissaient des vaches tranquilles. Un lac m'apparut au détour d'un virage. Genève! Ma dernière étape avant la France.

J'y arrivai rapidement, pressé de reprendre mes habitudes: hotêl, repas, lecture, lecture, lecture! Ce recueil était décidément très intéressant. Il prenait de plus en plus de place dans ce périple. Un titre retint mon attention: « Carnet d'un voyage immobile ». Je commençai à le lire quand un sommeil impérieux m'emporta dans un rêve étonnant. Le livre m'appelait! A mon réveil, il était encore dans ma main, me soufflant de ne pas traîner, de rejoindre Nice au plus tôt. Je sautai hors du lit, réglai ma note, et passai en France.

 

La Savoie m'accueillit, m'offrant ses paysages verdoyants qui fleuraient bon le foin, la ferme et le fumier. La route était belle, j'arrivai vite au premier col. Ce soir, je serai à Nice. Ma moto filait, gravissait les montagnes, longeait les rivières, sous un soleil éclatant. La vitesse, le sifflement du vent, la fraicheur de l'air me galvanisèrent. Je me sentais invincible, tous mes sens en éveil, emmagasinant les grandeurs minérales, les beautés végétales, les bouillonnements torrentueux qui défilaient autour de moi. Puis le décor s'adoucit, les montagnes s'arrondirent. La Provence était là, avec ses champs de lavande qui embaumaient la route tel le sillage laissé par un parfum de femme. 

 

– Si l'histoire se passe au printemps, la lavande n'est pas encore fleurie, idiote! se réprimanda Martine.

Mais elle aimait bien ces champs de lavande, décida de les garder, décrétant que ce serait de la lavande précoce, ou une licence poétique, ou ce qu'on voudra, mais dans son histoire, la lavande serait en fleur au printemps, distillant son essence alentour. La jeune femme sourit à la violette abandonnée sur la table, la piqua dans ses cheveux blonds. Le soleil s'éloignait, les dernières automobiles aussi, laissant place au calme du crépuscule, calme encore perturbé par un vrombissement aigu.

– Ça n'arrête pas les motos aujourd'hui! Pas étonnant que mon personnage soit un motard, j'ai été influencée par le vacarme ambiant! ronchonna Martine.

Elle reprit son texte :

 

J'avais hâte de rejoindre Nice. Je ressentais une sorte d'urgence. Tant pis pour les limitations de vitesse, j'accélérai... Trouver un hôtel en bord de mer, replonger dans mon bouquin... Vital pour moi! Alors que j'atteignais la Promenade des Anglais, une force inconnue me poussa vers les terres. Je n'étais plus maître de rien. Guidé par quelque chose qui me dépassait, je n'eus d'autre choix que de suivre la nationale en direction des collines. La certitude d'être arrivé au terme de mon voyage s'imposa lorsque j'aperçus une petite maison entourée de lauriers roses.

Je garai ma moto, chargeai mon sac à dos sur l'épaule et, le recueil de nouvelles dans une main, le casque dans l'autre, je longeai la haie. Mon coeur cognait dans ma poitrine. Quel était ce mystère? Pourquoi ce livre était-il si important dans ce voyage et dans ma vie? Pourquoi avais-je le sentiment que c'était lui qui dirigeait mes pas?

Un portillon blanc troua la haie, dévoilant un petit jardin. Deux arbres trop proches l'un de l'autre emmêlaient leurs fleurs blanches et roses. Dans l'herbe, des pâquerettes, des violettes s'éparpillaient dans un désordre charmant, mais j'étais bien trop sous tension pour apprécier ce paysage bucolique. Devant la maison, une terrasse en bois clair, un vieux fauteuil en toile bleue et une jeune femme qui écrivait, penchée sur une table rouge, une violette dans ses cheveux blonds. C'était elle, j'en étais sûr, la fin de mon voyage. Un sentiment intense, quasi désespéré déborda, s'écoulant de tout mon être. Cloué sur place, je ne pus rien faire d'autre que la regarder. 

 

Martine posa son stylo, un peu abasourdie par ce qu'elle venait d'écrire, avec l'impression que les mots tombaient directement de sa plume, dictés par... elle ne savait quoi.

Une émotion inconnue se propagea dans le jardin, pénétrant sa peau par picotements, tremblements, tressautements intempestifs et incontrôlés. Levant les yeux, elle tourna la tête vers le portillon blanc. Un jeune homme, un sac à dos orange fluo à l'épaule, un casque de motard dans une main, un livre dans l'autre, la regardait fixement.

 

                                                                                              Albiréo

 

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 23:46

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BON TEMPS ROULER

 

 

 

Zachary longeait la plage. La chaleur de juin exaltait la touffeur suffocante du bayou. Des bouffées nauséabondes parvenaient jusqu'à Grand Isle.

–  Comme l'haleine d'un vieux chien, pensait Zachary.

La mer amenait des plaques brunâtres par paquets. « L'huile » avait touché Grand Isle. Si elle s'insinuait dans le bayou, c'est sûr, elles crèveront les « chevrettes », et les poissons tout pareil!

Son crevettier était à quai depuis des semaines, depuis l'explosion de cette satanée plate-forme! A c' t' heure, il avait déjà perdu des centaines de « piasses », mais il savait qu'il risquait de perdre beaucoup plus que de l'argent.

 

Les yeux humides, cachés sous la visière de sa casquette, il observait anxieusement la dérive des nappes de pétrole. Sur la plage, des équipes de la British Pétroleum raclaient le sable, ramassaient les oiseaux morts. Lui aussi avait combattu « l'accident ». Avec ses amis pêcheurs, il avait installé des bouées et des barrages le long des herbiers du bayou pour tenter d'empêcher la contamination des marais. Si les « chevrettes » crevaient, « l'ouvrage » crèverait aussi!

 

Dans l'air immobile, saturé du crissement des machines, le tintement familier de la cloche de l'école réconforta Zachary. Les enfants sortaient en récréation. Des cris et des rires jaillirent. Zachary s'arrêta, attentif aux mots s'envolant de ce tumulte. Des mots qui résonnaient si fort dans tout son être, des mots précieux, des mots français...

Il se rappelait son enfance. Le français était interdit à cette époque-là. Il avait eu bien souvent des réprimandes et des punitions pour avoir laissé échapper quelques phrases de sa langue maternelle. Mais à c' t' heure, la Louisiane était officiellement bilingue, le français avait suvécu.

 

Le français, c'était une affaire du coeur, son identité, ses racines. C'était la langue du vieux monde. C'était les histoires et les chansons sous le chêne d'Evangéline. C'était les festivals de musique dont le mot d'ordre était: « Laisser le bon temps rouler ». « Bon temps rouler », c'est ainsi qu'il avait baptisé son bateau, en hommage à sa culture et la « bonne vie ».

 

Zachary reprit sa marche vers le port. Les pêcheurs, désoeuvrés, trainaient sur le quai. Le mégot aux lèvres, la bière à la main, la tristesse au coeur, ils parlaient de l'avenir. Certains pensaient tout lâcher pour retourner à la terre. La mer, c'était trop dur, un tas de fois elle faisait accroire que c'était gagné, et puis arrivait un ouragan qui emportait tout. Mais à c' t' heure, c'était une autre affaire. « L'huile » menaçait d'anéantir tout la profession. Zachary sentait monter en lui une angoisse confuse, s'insinuant insidieusement dans son ventre noué. La crainte de devoir partir réveillait le traumatisme initial. La marée noire le chasserait-elle de Grand Isle comme les Anglais avaient chassé ses ancêtres d'Acadie? Allait-il, lui aussi, connaître un nouveau « Grand Dérangement »?

Le vieux monde racontait souvent comment les Acadiens, entassés sur des bateaux, jetés à la mer par les Anglais, étaient venus s'installer dans les bayous de Louisiane. Isolés par les marais et l'eau, ils avaient su faire vivre leur culture et leur langue.

 

Mais aujourd'hui, Zachary avait peur. Au delà de son histoire personelle, de sa misère, il pressentait un danger encore plus grand, un danger déjà en marche. L'identité d'un peuple, cimentée par la langue française, miraculeusement conservée depuis plus de deux cents ans, risquait de disparaître.

Parce que, au delà des bayous, c'est l'Autre Amérique, dans laquelle la langue française sera engloutie, entraînant dans sa chute la culture des Cajuns de Louisiane.

 

                                                                                     Albiréo

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 23:44

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  PAGE BLANCHE

 

 

 

Jusqu'à ce jour, je savais que j'habitais un pays francophone, je savais qu'il existait d'autres pays francophones, mais ma réflexion sur le sujet s'arrêtait là. Ma famille étant déjà niçoise avant même que Nice ne soit devenue française, je me sentais davantage imprégnée de nissartitude que de francophonie. Cela dit, j'aime beaucoup la langue française, j'apprécie les beaux textes de nos grands auteurs, la diversité des mots que nous avons à disposition pour traduire nos sentiments, nos émotions, et le talent que l'on trouve chez certains orateurs, humoristes, écrivains ou simples quidams pour les utiliser de la plus efficace des façons.

 

Cet interêt gourmand pour les choses joliment dites m'a amené à fréquenter un atelier d'écriture dont le but est de produire des nouvelles sur la francophonie. Je décidai de me lancer dans cette aventure excitante, et me posai alors la question qui allait rapidement devenir lancinante: par quel bout ça se prend la francophonie?

 

Mon premier réflexe fut de défendre et de glorifier la langue française, ce qui donna naisssance à un texte qui déplore la culture cajun en danger. D'autres idées vinrent ensuite, mais je constatai que je me sentais toujours investie de la même mission, à savoir la louange exacerbée de notre belle langue! Changer de pays ne changeait pas forcément le discours!

J'ai tenté le Sénegal par l'intermédiaire d'une collègue qui en est originaire, et qui parle un merveilleux français en roulanr les « R » autant qu'elle roule des hanches. Mais une fois décrites ses fesses magnifiques, rondes et fermes qui se trémoussent, sautent, tremblent au son des percussions et me donnent le tournis, la page est restée obstinément blanche.

J'ai pensé à mes amis belges, à leurs délicieuses bières, à la soirée si agréable et bien arrosée que nous avions passée ensemble lors de leurs vacances sur la Côte, à leur humour, leur autodérision, leur accent dont on se moque si facilement avec nos blagues stupides, et plus grave, leur situation politique, leur division. Et là non plus, je n'ai pas su écrire quelque chose d'abouti. Je n'avais que des bribes d'histoires, rien de satisfaisant.

Mon errance francophone me porta alors vers le Viêt Nam, parce qu'il y a deux choses qui me fascinent dans ce pays: Victor Hugo, élevé au rang d'idole au même titre que Jésus, Bouddha et une autre divinité locale dont j'ai oublié le nom, et l'encens sur la route Mandarine. En revanche, d'après mes recherches, la francophonie aurait pratiquement disparue de ce pays. Il ne resterait guère que quelques personnes âgées pour parler français, information que mon inspiration défaillante ne sut exploiter.

 

Le Viêt Nam dans un coin de la tête et la page toujours blanche, je m'éparpille autour de la planète. Le vent me pousse alors vers la Suisse où vit une cousine. J'ai pensé à son histoire, à sa rencontre avec celui qui allait devenir son mari, à son départ pour sa nouvelle vie helvétique. Histoire d'amour qui me renvoie à une autre rencontre, via internet cette fois, entre un jeune français et une fille belge, dont les parents, précédemment cités, ont partagé quelques bonnes bières avec moi, le jeune homme en question étant l'un de mes proches. Que tout cela me semble sacrilège! L'horrible sentiment de m'approprier des choses précieuses qui ne m'appartiennent pas m'oppresse.

Je me ressaisis. Une autre idée effleure mes méniges saturées. Je vais écrire l'histoire de la colonisation française en mode conte philosophique. Rien que ça! J'en suis, bien évidemment, incapable. Je me sens ballotée par toutes mes impuissances, menacée d'implosion par ce tumulte d'idées enchevêtrées, qui me propulsent aux quatre coins du monde, voire dans mon petit monde.

Après un café salvateur, me voici repartie vers l'Afrique en mission humanitaire, souvenir de chirurgiens qui mettaient leurs talents au service d'une ONG une quinzaine de jours par an et, à leur retour, me racontaient quelques aventures et anecdotes. Mais souvenir trop mince pour en faire un texte.

 

Et me voilà maintenant avec une multitude de notes, mots, phrases à demi achevées, documents relatifs à mes diverses divagations. Je relis le tout, espérant qu'une révélation soudaine vienne m'éclairer, me guider vers une jolie nouvelle, mais non, rien, juste ce que vous venez de lire.

 

Tous ces embryons d'idées ne font pas une histoire, mais ces petits bouts de vie, dont le ressenti s'exprime en français par ceux qu'il concerne, me parlent quand même de francophonie.

 

                                                                                                              Albiréo

 

 

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