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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 06:02
"Mobilisation" de Bernard Brunstein

"Mobilisation" de Bernard Brunstein

Pour admirer les tableaux de Bernard Brunstein, cliquez sur le lien ci-dessous :

 

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À Nice, il y a un atelier. Un atelier sur un thème avec des textes variés pour écrire un recueil.

Pour la saison 2014/2015, nous avons travaillé sur la guerre de 14/18. En poèmes, nouvelles, récits, acrostiches, haïkus, etc... dont voici ma production.

  • ANAPHORE

 

LA GUERRE EST DÉCLARÉE


La guerre est déclarée, les moissons sont dorées
Le vieux cheval avance, la charrette bien pleine ;
La guerre est déclarée, le blé va au grenier,
Août 1914, le soleil cuit la plaine.

La guerre est déclarée, ton sac prêt sur la table
Fait de toi un soldat, paysan s'en est allé ;
La guerre est déclarée, à l'ombre de l'érable
Le banc dans le jardin se sent abandonné.

La guerre est déclarée, tu es parti au front,
Le vieux cheval est mort, la charrette reste vide ;
La guerre est déclarée, dans la vieille maison
Le silence de toi s'installe, impavide.

 

 

 

…..
Matin de novembre ;
sur la tombe du soldat
le chrysanthème fane.
…..

 

  • LIPOGRAMME EN "E"

 

VAGABOND DANS L'INFINI
 

Fusil brandi au bout du bras, il monta à l'assaut. Combat au corps à corps sur un champ maudit. Au loin, l'horizon brûlait. Un coup au flanc lui arracha un cri guttural. Fracas aigu jailli du fond du puits qui l'aspirait. Il tomba, roula dans un trou. Un mot lui vint : labour... Labour brutal, labour d'obus. Sillon obscur dans un soir flamboyant.
La nuit s'annonçait, l'azur virait au noir. Là-haut Mars, sanglant, brillait. Il l'admira un instant, salua puis l'abandonna. La faux rôdait. Finir... mourir ici... L'oubli pour toujours... Partir pour un divin paradis, à jamais vagabond dans l'infini...


…..
Sur la vieille armoire
trône une douille ciselée...
Où est le sculpteur ?
…..

 

 

  • DESCRIPTION SENSORIELLE

 

DANS LE TRAIN SANITAIRE


Long crissement sur la voie ferrée. La locomotive freine dans un vacarme enfumé. Le goût du fer chauffé me pique la langue. Le train entre en gare, s’immobilise dans un sifflement strident.

Moment de répit tant attendu ! J'ai eu de la chance. Lors du dernier assaut, une balle m'a transpercé la cuisse. J'ai roulé dans la tranchée, incapable de me relever. J'ai vu tomber les autres. Mitraille, carnage... Puis le silence, les brancardiers, la civière et le retour vers l'arrière. Destination : Nice.

Je soulève un coin du rideau. Sur le quai, des infirmiers de la Croix Rouge nous attendent. Comme tout est propre et ordonné ici ! Les rails étincellent, les verrières s'illuminent, la gare toute entière m'enveloppe de lumière. Mon cœur  déborde...
Une élégante passe devant la fenêtre du wagon. Sa bouche, comme une promesse juteuse, dessine une fraise appétissante sous sa voilette. J'ai soif.
Le train sanitaire suffoque sous la chaleur. Le soleil d'août nous écrase. Pourtant je grelotte. La fièvre, je crois... Ma jambe est douloureuse ; gaze humide sous ma main. Sur le drap blanc, une tache rouge s'étale. Mon Dieu, épargnez-moi l'amputation...

L'évacuation a commencé. Des gémissements, quelques cris de douleur s'échappent pendant la manipulation des blessés. Nous patientons ; notre tour va arriver. Mon voisin geint doucement. Il a perdu un œil, son visage disparaît sous les bandages. Tout le wagon suinte la souffrance, exhale la puanteur des chairs broyées, les relents de mauvaise sueur. Vertige. Je me raccroche à l'espérance...
Bientôt, l'hôtel-hôpital Regina nous accueillera ; le vent des collines emportera les horribles pestilences, la terreur et les hurlements.

 

 

  • À PARTIR D'UN OBJET

 

SOUVENIRS


Au fond d'un tiroir de la maison familiale, cachée sous une pile de lettres, j'ai retrouvé la montre gousset de mon grand-père. Je mets les aiguilles à l'heure, remonte le mécanisme. Le doux cliquetis des rouages en mouvement me propulse dans le passé. Des images oubliées, des odeurs, des voix surgissent du fond de ma mémoire. Le vieil homme digne et solitaire m'apparaît.
Assis dans la cuisine, les mains sur sa canne en bois, il fume le cigare, chique le mégot. La montre, accrochée à une chaînette d'or, se cache dans  la poche de son gilet. Je me souviens de son visage taillé à coups de serpe sous le chapeau de feutre noir, de ses yeux  bleus, si clairs qu'ils semblent transparents, de sa moustache blanche sous laquelle s'échappent des mots piémontais. Il parle de « sa guerre ». Il a combattu près de dix ans sous le drapeau italien, la Libye d'abord puis la Grande Guerre.
On était au pied du Monte-Nero, dans la vallée de l'Isonzo, l'ennemi tenait les hauteurs. Les chefs nous ont ordonné d'attaquer. Mission suicide... Un carnage ! Je voyais mes camarades tomber sous la mitraille ; la rage, la haine me vrillaient les tripes. J'aurais voulu les tuer tous, ces autres qui massacraient les miens. Puis, la peur. La prochaine balle serait pour moi, c'est sûr ! Ce jour-là, j'ai eu de la chance ; touché au bras, j'ai roulé jusqu'au bas de la colline. C'est comme ça que j'ai eu la vie sauve.
Brume légère dans son regard. Il baisse les yeux, tire la montre de sa poche. Sous la manche de la chemise, l'horrible béance laissée par la blessure creuse son bras crispé.
Ça fait mal, pépé ?
Non, ce n'est pas ça qui fait mal...
Il inhale une bouffée de son Toscano, range à nouveau la montre dans sa poche, nous regarde, nous, ses petits-enfants français. Lui a obtenu la naturalisation mais n'a jamais réussi à acquérir la langue. Il parle toujours en piémontais.
Un jour, à Caporetto, je bavardais avec des copains. Un moment un peu calme au milieu des batailles. Un camarade m'appelle, me demande de venir voir un ami qui a besoin de moi. Je n'avais pas fait dix mètres qu'un obus tombe sur le groupe de copains avec qui je parlais un instant plus tôt. Ils ont tous été tués. Moi, même pas blessé. J'aurais été parmi eux si on ne m'avait pas appelé à ce moment-là. Quelques minutes... je serais mort aussi...
Le chapeau noir projette une ombre sur son visage. Il se tait, s'éloigne vers les contrées secrètes de sa douleur.

La montre gousset, lisse et douce, épouse la paume de ma main ; la trotteuse galope sur le temps infini... Je la porte à mon oreille, j'écoute son cœur qui bat.


…..
Sur le vieux cliché
uniforme bleu horizon
en noir pour toujours...
…..

 

…..
Dans le vieux cadre
le ruban s'est déchiré ;
la médaille tombe
…..

 

  • FEMMES EN GUERRE


MARRAINE DE GUERRE

J'ai vu l'annonce dans le journal : des soldats recherchent des marraines de guerre. J'ai eu tout de suite envie de postuler. Ma candidature acceptée, me voilà marraine de Félix, soldat sans famille qui se bat à Verdun.
Je ne sais pas grand-chose de lui ; ma première lettre est un peu impersonnelle, je l'avoue. Je lui raconte mon quotidien d'institutrice, les bêtises de mes élèves... J'essaie de lui apporter un peu de légèreté. Son quotidien à lui doit être si lourd...
J'ai glissé ma lettre dans un colis de friandises. J'espère qu'il appréciera. Depuis l'envoi du colis, j'attends. J'ai hâte d'avoir une réponse ! Les jours passent ; Fernand, le facteur, ne s'arrête jamais devant ma maison. Je désespère et surtout, je m'inquiète pour lui. Est-il toujours vivant ? A-t-il reçu ma lettre ?
Ce matin, enfin, Fernand s'immobilise devant ma boîte. Il n'a pas eu le temps d'y insérer le courrier que je suis devant lui, main tendue. Un missive froissée, maculée de boue y tombe. Mon cœur s'accélère. Je l'examine, la flaire, l'apprivoise avant de l'ouvrir.
Une écriture un peu hachée me salue - Chère Marraine...
La suite, je ne vous la lirai pas, elle m'appartient. Ce que je peux dire, c'est que Félix est très heureux d'avoir reçu mes friandises et encore plus d'avoir une marraine qui lui écrit. Il m'a envoyé sa photographie de beau militaire à la moustache conquérante. Il a mon âge, espère recevoir d'autres nouvelles de l'arrière et surtout de moi. Il me dit qu'il est musicien, qu'un jour il viendra jouer du violon rien que pour moi, pour me remercier. Un jour, oui... il viendra...
Sur mon bureau, le papier à lettre attend. La plume plonge dans l'encrier - Mon cher Félix...

 

  • ACROSTICHES

 

R egard baissé sur la missive,
E n cet instant privilégié,
P ar quelques mots à la dérive
I l se nourrit de l'être aimé
T andis que canonnade arrive.

.....

A vion
V ole,
I care de guerre.
A vion
T ombe.
I ci, la terre
O uvre ses bras
N oircis de sang.

.....

S crute l'horizon,
E nnemi embusqué.
N e t'endors pas, ami
T u es sécurité.
I ndicible est la peur
N oire, la détresse ;
E n ces jours de malheur
L a mort, folle d'ivresse,
L ape le sang des hommes
E n guerre dans les tranchées.

.....

F ardeau trop lourd
U lcère l'âme.
S oldat perdu, fracas des armes
I l s'est enfui loin des combats.
L 'État Major le rattrapa,
L e jugea, ordonna :
E n joue... Feu !

.....

A u matin du 11 novembre
R ésonne un clairon joyeux ;
M iroitant comme de l'ambre
I l chante le « Cessez le feu ».
S ur les pauvres terres écorchées
T itubent les soldats émerveillés.
I nstant de joie indicible,
C 'est l'Armistice qui pétille
E n ce matin illuminé.

.....

M onuments
O u croix
N otre guerre
U niverselle
M onuments
E t croix
N ous sommes
T ous sous terre.


…..
Tombe abandonnée
l'arbre pleure en feuilles d'or
le nom enseveli.

…..

 

  • RÊVE

 

UN GRAND ÉCLAT DE RIRE


Cette nuit j'ai rêvé d'un grand éclat de rire. Il fuse de partout, envahit l'espace, pulvérise la mitraille, éjecte la canonnade dans le ciel. Elle explose en feu d’artifice multicolore. Un soleil immense y naît, me réchauffe. Le grand rire enfle, tonitruant. Il s'esclaffe en français, en allemand, en frères...
Son souffle court sur les tranchées, réveille sur son passage les semences abandonnées. Les herbes folles se lèvent, les fleurs sauvages dansent, corolles ouvertes. Champ d'été lumineux sur la boue noire des combats.
Un cheval blanc, fou de liberté, galope sur la prairie. D'étranges volutes s'échappent sous ses sabots. Elles s'envolent, se rejoignent, se mêlent en une gigantesque colombe immaculée qui déploie les ailes et file dans l'azur, auréolée de lumière... Le grand rire vocalise en cascade, l'air vibre, crépite en éclosions de bulles de champagne. L'une d'elle saute sur mon nez, une autre sur ma joue, une autre encore... Je m'éveille. Pluie fine et glacée sur les tranchées, dans l'aurore pâle de ce 11 novembre. Mon joli rêve m'habite encore, je m'y accroche, je veux le croire prémonitoire...

 

…..
Sur la douille de cuivre
un oiseau ciselé chante
le rêve d'un soldat
…..

 

  • POÈME

 

ÇA

Ça serre en moi, ça étouffe, ça piétine,
Ça pèse, ça coule à pic aux abysses du moi,
Ça enfle, ça s'agite, ça me noie, ça chagrine,
Ça se cache dans les limbes aux frontières de l'effroi.
 
Ça remonte des gouffres obscurs de la mémoire,
Ça transperce le temps, tentacules d'horreur,
Ça brandit la détresse, la peine, la douleur,
Ça empoisonne l'âme d'une amère encre noire.
 
Ça gicle sur le présent, ça vomit la souffrance,
Ça exhale les remugles de la chair torturée,
Ça surgit au détour d'un mot, d'une pensée,
Ça se lève, ça frappe, ça cloue d'un jet de lance.
 
Ça hurle en moi, ça crie, ça se débat,
Ça explose de rouge au sang de la bataille,
Ça hurle en moi, ça ravage, ça broie,
Ça –  tranchée ensanglantée –  sans relâche m'assaille.

 

…..
Monument aux morts...
Droit, le vieux soldat salue
sur sa jambe unique.
…..

La montagne s'ouvre
pour le monument aux morts...
la mer le regarde
…..

 


AMERTUME


Où vont nos rêves
Au fil des jours ?
Où vont nos rêves
Et nos amours ?

Il y a des hommes,
De l'enthousiasme ;
Y'en a qui s'paument
Au fond des miasmes.

Un petit rêve
Dans le bourbier,
Moment de trêve
Pour le guerrier.

Il est à moi,
Ce compagnon,
Moi loin de toi,
Pauvre troufion !

Il a grandi
Dans la tranchée ;
Il a fini
Dans le merdier.

Putain de guerre
Tu m'as tout pris !
À présent j'erre
Sous un ciel gris.

Où vont tes rêves,
Ton aujourd'hui ?
Où sont tes frères
De tous pays ?

 

  • NOUVELLE


DOS AU MUR

Le ciel n'a jamais été aussi bleu. Le soleil aussi brillant. Il réchauffe le mur. Sa chaleur diffuse entre mes omoplates. De mes mains, j'explore les pierres. Celle-ci, sous ma main droite, est un peu plus rugueuse que celle cachée sous ma main gauche. Mes doigts rencontrent une minuscule touffe d'herbe. La vie, ça s'accroche. Même au cœur de pierre ! Ha, ha ! Le bon mot, n'est-ce pas ! Il aurait amusé Pierrot. Pierrot... Ça hurle en moi. J'enrage. Injustice, déshonneur. Calomnie. Je ne peux rien faire. J'ai les poings liés.

Août 1914. Nous nous battons contre un ennemi invisible, contre des obus qui arrachent les jambes, les bras, contre des balles qui sectionnent les ventres. Les Allemands, en embuscade sur les hauteurs, nous mitraillent, nous bombardent. Arrosage systématique par l'artillerie. Nous sommes embourbés. Marécage d'eau, de sang. Un pas encore. Des camarades tombent. Pierrot, le fils du boulanger, avance à coté de moi. La boue colle aux godillots. Il attrape mon bras, me fixe d'un œil figé de stupeur. L'autre a disparu, emporté avec la moitié de son visage. Je vois sa vie s'échapper. Instant fugace, indicible. Il s'affaisse à mes pieds. La mort, la mort, partout. Le XVème Corps anéanti. Puis, la retraite, la nuit, sans nourriture ni repos. Marche sur les cadavres. À l'arrivée, l'article indigne du sénateur Gervais :

« Surprises sans doute par les effets terrifiants de la bataille, les troupes de l’aimable Provence ont été prises d’un subit affolement. L’aveu public de leur impardonnable faiblesse s’ajoutera à la rigueur des châtiments militaires. »

Quel mépris pour les soldats de « l'aimable Provence » ! Quelle humiliation ! J'enrage. « Faiblesse » ! Que connaît-il de nos « faiblesses » ? Quant aux « châtiments militaires »...
Le chant d'un oiseau m'apaise. Je l’aperçois entre les feuilles du tilleul. Il sautille sur une branche, indifférent aux choses humaines. Les foins ont été coupés, rentrés dans les granges. Ils ont laissé derrière eux cette merveilleuse fragrance dorée qui parfume les campagnes de France. Elle vient jusqu'à moi, par bouffées, portée par la brise. Au loin, derrière la forêt, une cloche carillonne. Jeannette dans sa robe de mariée, si belle. L'église fleurie, tout le village à la noce. Que ce temps est loin ! Tes baisers sont en moi, mon amour. Ils m'accompagnent...

Bruit de bottes incongru dans la beauté du monde. Les soldats se préparent. J'ai chaud. Une goutte de sueur –  une larme ? – coule lentement sur ma joue. J'ai le nez qui gratte. Un battement d'aile vrille l'air impassible ; mon ami l'oiseau m'évente. Dans mon dos, le mur se rebiffe. Il pointe une aspérité désagréable sous mon épaule gauche. Je l'avais oublié, il n'aime pas cela. Ma main épouse la pierre ronde, la caresse. Elle fond dans ma paume, chaude et sensuelle, gorgée d' histoires, prête à accepter la mienne. Bruissement dans le feuillage au-dessus de ma tête. L'oiseau réclame sa part d'attention. Je suis encore là, l'oiseau. J'engrange la vie. Jeannette, mon épouse aux lèvres douces... Pierrot, mort au combat... Son père fait-il toujours le pain ?

Les soldats, redingotes et pantalons impeccables, sont alignés, immobiles. Le capitaine vérifie la belle ordonnance du tableau – les choses doivent être faites dans les règles – se met au garde-à-vous. Sous le bleu implacable, silence de mort. Même l'oiseau s'est tu. Instant suspendu ; le temps retient son souffle. Les yeux clos, j'emmagasine en urgence l'odeur de foin coupé, la rugosité de la pierre sous ma main, la légèreté de l'herbe douce aux doigts, la chaleur du soleil de septembre... la voix du capitaine :
En joue... Feu !

 

  • EXERCICES DE STYLE

à la manière de Raymond Queneau

 

RÉCIT
Sur la place du village, la foule se presse devant l'affiche de la mobilisation. Un jeune paysan, chapeau de paille enfoncé jusqu'aux yeux, le cou tanné par le soleil, lit l'annonce l'air hébété. Ses mains tremblent légèrement. Un jeune fille se fraye un chemin parmi les hommes agglutinés,serre le bras du garçon.
D'un ton angoissé qui se veut rassurant, il lui explique qu'il doit partir faire la guerre.
Le lendemain, je le vois sur le quai de la gare. La jeune fille l'accompagne. Elle ôte sa bague, la  glisse au petit doigt du jeune homme avant de l'embrasser.

 

TANKA
Mobilisation !
Jeune paysan lit l'affiche
 sa belle près de lui.
Le lendemain à la gare
elle lui met une bague au doigt.


TÉLÉGRAPHIQUE

AFFICHE MOBILISATION STOP FOULE PLACE DU VILLAGE STOP JEUNE PAYSAN CHAPEAU DE PAILLE STOP JEUNE FILLE INTERVIENT STOP EXPLICATION DÉPART GUERRE STOP LENDEMAIN QUAI DE GARE STOP JEUNE FILLE GLISSE BAGUE DOIGT JEUNE HOMME STOP SIGNÉ M.


RÊVE
C'était sur une place. Le soleil m'aveuglait. Je percevais des silhouettes indistinctes parmi lesquelles un jeune homme en chapeau de paille. Mon rêve me propulsa à travers lui. Par son regard, je lisais l'affiche de la Mobilisation placardée sur un mur. Puis mon rêve bascula. À nouveau spectatrice, je l'entendais expliquer à une jeune fille son départ pour la guerre.
Mon rêve fit alors un bond dans le temps, m'expédiant le lendemain sur le quai de la gare. Le jeune couple était là. La jeune fille glissait sa bague au petit doigt du jeune homme.
Et là, je me suis réveillée.


LIPOGRAMME

Ils sont tous là, paysans, artisans. Sur un mur : Mobilisation !
Futurs soldats, ils iront tous au combat. Lui aussi partira.
Sa nana lui sourit, il lui dit :   « ça ira... »
Plus tard, un train, un troufion... Sa nana lui glissa son bijou d'or au doigt.


ALEXANDRINS

Sur la place bondée, un paysan en chapeau
Regarde, hébété, au mur ces quelques mots :
La mobilisation a été proclamée,
Il doit partir demain, quitter le bel été.

Une fille s'approche, se serre contre lui ;
C'est la guerre, tu vois, ne pleure pas ma mie,
Il est de mon devoir, je serai militaire,
Je reviendrai bientôt, je gagnerai la guerre.

Le lendemain matin sur le quai de la gare
Le couple d'amoureux brave le tintamarre ;
La belle ôte sa bague, la passe au petit doigt
De son fringant soldat, l'embrasse, et il s'en va...  

 

  • ASSONANCE ET ALLITÉRATION

 

C comme Combat

Clairon, canon ! Le combat les réclame. Les cavaliers courent au carnage. Casques sur le crâne, les combattants au corps à corps crèvent sous les coups. Ça cogne, ça coupe, ça crucifie...
Dans le crépuscule complice, la clarté se courbe, cloue les cris, cloue les cœurs. Les camarades ont du cran, ils y croient.
Puis la clameur clapote, le courage capote, les cadavres croupissent. Sous les constellations conquérantes, le combat est consumé.


C comme Caresse

Caresse ! C'est comme une caresse quand le calme coule sur le combattant cabossé. C'est comme un carillon dans son cœur. Il le cueille, le recueille, l'accueille. L’accalmie après les combats comble son âme encore plus que son corps.
Caresse ! Caresse d'une femme...
Il se cramponne à cette main qui le cajolerait, qui le catapulterait loin du chaos. Il cabotinerait, conquérant, un canotier sur le crâne ; il caresserait la cuisse captive de sa coquine compagne...
Caresse ! Douceur d'une impossible consolation...

 

  • LA QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Vingt et un auteurs mobilisés... À l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, ils sont partis sur les traces des Poilus, des munitionnettes. Dans les tranchées ou à l'arrière, ils racontent le quotidien de ceux qui ont vécu, combattu, il y a un siècle.
Des styles variés pour ces textes issus de l'atelier d'écriture du centre AnimaNice Bon Voyage ; des moments forts, des réveils de la mémoire, parfois dans les pas d'un grand-père disparu...
“ Carnets de guerre ” est un recueil où se mêlent nouvelles, lipogramme, poésies, photos de tableaux accompagnés de leurs acrostiches, ainsi que  des petits récits, brefs comme des instants de vie volés à l'Histoire, écrits avec le cœur.

 

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commentaires

emma 07/10/2015 17:25

j'ai beaucoup apprécié cet ensemble de textes, et l'émotion palpable, merci

" Demain, peut être demain ? ... Certes beaucoup, les yeux ouverts dans l'ombre, songent à cette boucherie, voient leur chair écartelée et pantelante ...

du Caporal Paul Lintier , tué le 15 mars 1916. :

L'angoisse m'étrangle. Ce bouillonnement d'animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l'heure va cesser. Sur les perspectives de l'avenir qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini! ... je n'ai que vingt et un ans.
Ah! si j'échappe à l'hécatombe, comme je saurai vivre! Je ne pensais pas qu'il y eût une joie à respirer, à ouvrir les yeux sur la lumière, à se laisser pénétrer par elle, à avoir chaud, à avoir froid, à souffrir même. Je croyais que certaines heures seulement avaient du prix. Je laissais passer les autres. Si je vois la fin de cette guerre, je saurai les arrêter toutes, sentir passer toutes les secondes de vie, comme une eau délicieuse et fraîche qu'on sent couler entre ses doigts. Il me semble que je m'arrêterai à toute heure, interrompant une phrase ou suspendant un geste pour me crier à moi-même : "Je vis! je vis!"

Et dire que tout à l'heure, peut être, je ne serai qu'une chair informe et sanglante au bord d'un trou d'obus !

Albiréo 07/10/2015 23:09

Merci de ta visite Emma.
Les mots du Caporal Lintier sont poignants. Quelle abomination, la guerre !

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