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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 21:10
Tableau de Mark Wagner

Tableau de Mark Wagner

Atelier d'écriture :

 

Vous êtes un billet de banque. Parlez-nous de vos émotions, de vos envies, de vos objectifs, de ce qui vous chagrine.

MONEY, MONEY

 

 

J'en suis encore tout tourneboulé. Quelle journée ! Je dormais tranquille depuis pas mal de temps, tapi au fond d'un porte-monnaie quand, vers midi, réveil sans ménagement. Extirpé, que dis-je, arraché de mon antre, défroissé à la va-vite, on m'a jeté sur un comptoir pour payer un pastis. Moi qui espérais illuminer le regard d'un enfant, être troqué pour ce jouet dont il rêve... Je l'imaginais me saisir avec précaution, comme un trésor, me tendre fièrement à la vendeuse et serrer sur son cœur le jouet magnifique, celui pour lequel il avait donné toute sa fortune, en l’occurrence, moi. Voilà une noble mission, voilà qui donne de la valeur à l'argent que je suis.

L'innocence des enfants me touche. J'aimerais devenir la petite souris qui se glisse sous l'oreiller en échange d'une dent de lait, ou bien les étrennes enfoncées dans la poche du manteau par un oncle gâteau, une grand-mère tendre, au matin d'un 1er janvier scintillant de givre. En fait, ce dont j'ai envie, c'est distribuer des bonheurs, comme faire partie d'un premier salaire, être récolté dans une cagnotte pour un cadeau offert par des collègues, aider à effacer la dette de la Grèce, m'impliquer dans la protection des hommes, des animaux, de la planète et même de l'espace, pour une vie lumineuse, être collecté par l'impôt pour servir au bien public, et non pour renflouer une banque imprudente. C'est vrai quoi ! Quand elle tout va bien, elle garde tout pour elle, quand elle est en difficulté, c'est à l'argent public de lui venir en aide. Et c'est pareil pour certaines entreprises. Elles engrangent les bénéfices, les cachent dans des paradis fiscaux, ne participent surtout pas à l'effort commun en payant leurs impôts, mais c'est à l'argent public de refaire les routes que leurs camions abîment, de fournir des subventions quand elles menacent de licencier, et bien d'autres magouilles, j'en suis sûr. Ça, ça me met en colère. Ça donne une image négative de moi, et je n'aime pas ça. Parfois, j'ai honte d'être un billet de banque, j'ai honte de mes frères assoupis dans une banque suisse au lieu de dynamiser la vie du pays. J'ai honte de la démesure, de l'indécence de ceux que l'on a fait riches, de leurs voitures luxueuses, de leur comportement conquérant, suffisant, de leur morgue, de leur dédain, de leur égoïsme. Bien que je préfère encore ceux-là aux autres hypocrites, les évadés fiscaux qui s'achètent une image de généreux donateur en créant une fondation en Afrique ou ailleurs, cette espèce de charité qui oblige à dire merci, qui fait d'eux des maîtres et ôte leur dignité à ceux qui n'ont rien. Qu'ils payent leurs impôts au lieu d'utiliser la misère comme moyen de promotion ! L'argent commun, c'est fait pour ça, pour améliorer le vie de tous. Je déteste quand mon existence sert le pouvoir, la corruption, l'insupportable injustice.

Je m'énerve, je m'énerve, abandonné sur le zinc de ce bar minable. Si je pouvais régler quelque chose de plus reluisant qu'un pastis englouti par un gros moustachu... Quoique pour l'ivrogne, le pastis est sans doute un bien très précieux ; je l'ai rendu heureux un moment, certes, mais j'aimerais me rendre utile d'une manière un peu plus... éthique. Oui, c'est cela, je veux donner du sens, faire de belles choses.

Pour l'instant, aussi loin que remontent mes souvenirs, ce n'est guère le cas : avant le pastis, j'ai acheté des cigarettes, puis je me suis retrouvé dans la rue, j'ai circulé dans les poches de drôles d'oiseaux nichés la nuit dans des coins sombres pour trafics glauques et dangereux. J'en ai vu mourir, une aiguille dans la bras ou une balle dans le front, leur poudre blanche rougie de sang. J'ai été hébergé dans le corsage d'une dame aux hanches rondes et offertes. Allongée sur un lit triste, elle accueillait des hommes sans consistance sur son ventre blanc. Bref, une succession d'aventures froidement marchandes, d'affaires vite conclues, de désespoirs ensevelis au fond des portefeuilles.

Maintenant, en transit sur ce comptoir, je vais sans doute rejoindre d'autres comme moi dans le tiroir-caisse, et demain, je retournerai à la banque, quelqu'un me retirera au distributeur pour m'expédier à nouveau dans le même circuit, dans le même quartier, avec les mêmes gens. J'en ai marre ; j'aspire à de l'air pur, de la joie, du partage. Je ne veux plus que l'on tue pour moi, que l'on opprime des hommes, que l'on maltraite des bêtes, que l'on braconne des animaux sauvages, je veux que cessent toutes les horreurs commises pour me posséder. J'ai le sentiment d'être devenu la finalité ultime, d'avoir remplacé Dieu. On me vénère beaucoup trop. Accordez-moi moins de valeur, laissez-moi devenir juste une monnaie d 'échange plutôt qu'un instrument de pouvoir. Je ne veux plus être sale, propre ou blanchi, je veux être au service du monde, pour une société basée d'abord sur la vie plutôt que sur l'argent, sur le respect, sur un chemin vers la décroissance pour un mieux vivre collectif ; je ne veux plus être le nerf de la guerre mais le rameau de la paix.

C'est fou ce que je peux être grandiloquent quand je me passionne, quelle tirade pompeuse ! L'effet “ pastaga ” sans doute... Les vapeurs d'alcool me montent à la trame...

Le barman, débordé, m'a oublié entre deux verres dans le brouhaha des brèves de comptoirs et des rires gras. Une main furtive s'approche de moi, me saisit, me cache et s'enfuit. Volé ! Me voici billet volé, excitant !! C'est la première fois que cela m'arrive. Un espoir fou crépite dans mes faux plis froissés. Je vais vers ailleurs, c'est sûr. Un voleur ne s'attarde pas sur les lieux de son crime, n'est-ce pas ? Je vais enfin connaître autre chose, enfin j'espère... les ambitions du chapardeur sont peut-être à l'opposé des miennes...

Il marche dans la ville, sa main crispée sur moi. Il s'arrête devant l'entrée d'un immeuble, tape fébrilement un code. Ascenseur, cliquetis dans la serrure, couinement d'une porte qui s'ouvre, cavalcade de petits pieds dans le couloir, une voix d'enfant :

  • Papa, papa, alors, t'as réussi ? T'as trouvé un travail, gagné des sous ?

  • Oui mon ange, j'ai des sous ; on va pouvoir faire une jolie fête pour ton anniversaire...

 

De quoi faire vibrer mon côté fleur bleue et ma fibre utopiste. Mais c'est si bon ! J'en suis encore tout tourneboulé. Quelle journée !

 

 

 

 

 

 

 

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