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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 17:24
TOURBILLON

 

Après la réincarnation, la vie antérieure

un sujet d'atelier d'écriture avec une contrainte : ne pas utiliser la lettre M

 

 

TOURBILLON

 

 

Vie antérieure, vie antérieure... Deux vocables chuchotés par une voix intérieure... antérieure ? Un souvenir ténu de ce que j'ai dû être... je ne sais pas trop... En tout cas, pas quelqu'un de célèbre, j'en suis sûre ! Plutôt une personne qui a traversé sa vie sans laisser de traces. C'est pour cela que j'ai des difficultés d'introspection. Patience, ça se précise...

 

Voilà : je suis Catarina, non, pas Catarina Segurane, non, Catarina, fille d'Italie, pauvre d'entre les pauvres. Quand j'étais enfant, pour aider les parents à gagner quatre sous, je ne suis pas allée à l'école. Je ne sais ni lire, ni écrire. Je travaille dans les rizières avec d'autres. Des journées entières, l'eau jusqu'aux genoux, pieds nus, le dos plié, noué de fatigue. Pour éviter les piqûres d'insectes, les brûlures d'un soleil trop dur, je cache tête et cou sous un foulard et un chapeau à large bord. Chaleur, labeur pénible, exploitée, peu payée... un jour j'en ai eu assez. Avec les copines, on s'est regroupées en ligue contre les patrons. On s'est battues pour nos droits, pour une vie décente et on a gagné ! C'était en... je ne sais plus. Catarina se fond dans la rizière et déjà un autre visage surgit : celui de Victor.

 

C'est vrai, j'ai été Victor aussi – Oh ! Étonnante cette voix grave, cela surprend... Je vis dans cette ville que l'on dit phocéenne, que j'adore, que je connais par cœur ! Je pensais y rester pour toujours, pourtant je suis parti en 91 - deux ans après la prise de la Bastille de 89, vous vous souvenez ? - j'ai quitté la Provence à l'appel de la Patrie. On était tout un bataillon, avec des fourches, des bâtons. On a investi les Tuileries, capturé le roi. Ce jour-là, j'ai vu naître la République. On chantait ce chant superbe de Rouget de Lisle, le Chant de guerre de... je ne sais plus. D'ailleurs, à force de nous entendre, les Parisiens l'ont rebaptisé la… et Victor disparaît dans un lointain tout flou pour laisser apparaître Guenièvre.

 

Guenièvre ? L'épouse du roi Arthur ? Las, je ne suis point reine, je suis juste la dulcinée d'Antoine, un serf du seigneur de Beuil. On dit que lorsque je suis née, une grande duchesse française, fort érudite, était de passage dans la région. Passionnée par les aventures du roi Arthur, elle a sans doute voulu placer une Guenièvre sur sa route. Faut dire que j'étais orpheline et la nourrice débile n'a pas su répondre à cette question de base : “ Qui est ce joli bébé ? ”

Alors, la duchesse a décrété : “ Ce joli bébé sera Guenièvre ”, puis elle est partie. J'ai grandi, bonne à tout faire au château, et bientôt je serai paysanne avec Antoine. On habitera dans la petite cabane à côté du pré. La noce est prévue dans trois jours... La nuit descend sur la cabane, avale le visage de Guenièvre et le jour se lève aussitôt sur celui d'Antonia.

 

Antonia, drapée dans sa toge antique raconte : j'ai une vie agréable, confortable, auprès de ce riche époux, négociant en huile. Nous possédons une villa sur la colline, entourée d'oliviers. Elle est bien située, rien n'accroche le regard. Il coule sans heurts sur le paysage : d'abord, juste au-dessous de nous, sur la ville, puis sur les vignes, les près, les cultures, et plus bas, au loin, sur le rivage, sur Nikaïa qui accueille les barques des pêcheurs. Ensuite, il ne rencontre que du bleu jusqu'à l'horizon, du bleu partout. Et du soleil. La villa est parfaite pour inviter, conclure des affaires. Nous recevons des personnes de haut rang pour des fêtes privées très prisées. Lyre, cithare, repas raffiné, c'est le festin des sens. Nos esclaves, bien traités, nous sont fidèles ; ils assurent un service sans défaut. Que la vie est douce dans ce beau pays !

Je vais parfois à des spectacles dans l’arène. J'ai une place réservée, je fais partie des notables de la cité. Aujourd'hui, après les gladiateurs, il y aura les chrétiens contre les lions. Plutôt cruel, j'en conviens. Ils le cherchent aussi, avec leur Dieu unique ! Jupiter, Saturne, Vénus et tous les autres n'approuvent pas cette nouvelle religion. J'ai peur qu'ils ne soient très en colère. Et la colère de Jupiter, avec sa foudre et ses éclairs, cause des ravages terribles dans nos oliviers. Alors, pour éviter ce désastre, je vais au spectacle, je regarde les lions dévorer les chrétiens dans l'arène. Pour que Jupiter, Saturne, Vénus et tous les autres continuent à briller au ciel de la nuit.

 

La nuit... La nuit dissout Antonia, ne laisse que les astres. Seule dans le silence, plurielle dans la conscience, je reviens d'un voyage étourdissant. Là-haut, Jupiter, Saturne, Vénus et tous les autres scintillent, et les étoiles balisent les routes perdues...

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Albiréo 11/07/2015 07:03

Merci pour ce gentil commentaire, Cendrine.
Je te souhaite tout le bien, le mieux et plus encore. C'est terrible de perdre une amie, surtout de cette façon-là. Je t'admire pour ta force, pour savoir toujours t'élever, bien au-dessus de tout ce qui voudrait te tirer vers le bas.
Je t'embrasse très fort...

Cendrine 10/07/2015 20:33

Je viens de passer un moment magique, lovée dans les mailles de ton écriture. Tu m'as emportée Albiréo et fait dériver à travers l'espace et le temps, effleurant les émotions de ces personnages qui nous ramènent à des aspects de nous, enfouis dans les lacis de la mémoire et du coeur. Un défi très brillamment relevé si je puis me permettre.
J'espère que tu vas pour le mieux et que tu passes de belles vacances.
Je continue de cicatriser mais l'opération ne m'a pas apporté ce que j'espérais. En même temps, je suis toujours restée lucide... Mon épilepsie n'était pas censée disparaître mais peut-être décroître, elle n'a pas décru, je bataille encore.
Je suis sous le coup de l'émotion avec le suicide d'une aminaute, devenue une amie très chère, épileptique elle aussi, nous nous soutenions beaucoup, elle venait me voir régulièrement.
Je garde du soleil dans mon coeur et de beaux souvenirs, merci pour cette composition superbe, t'a-t-on dit que tu avais du talent, vraiment et avec humilité...
Grosses bises
Cendrine

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